Retour Accueil

extrait (lire le chapitre 1)

fiche presse


La série :

En retapant un vieux logis délabré, déniché dans un des plus beaux villages de France, Polycarpe Houle reprend goût à la vie après le décès accidentel de sa femme.
Ce vétérinaire quinquagénaire aux manières simples, au caractère bourru et à l’esprit caustique démarre une nouvelle existence.
Il s’intègre tant bien que mal dans ce microcosme rural, représentatif de la diversité des caractères humains, et tisse des liens amicaux avec les plus fantasques d’entre eux, lesquels forment un groupe haut en couleur de personnages récurrents.
Mais la quiétude villageoise est perturbée par la remontée en surface de secrets depuis longtemps enfouis. Polycarpe et ses amis sont ainsi conduits à élucider des crimes qui, sans eux, seraient probablement restés impunis.

Dans cet épisode :

Quel secret semble détenir le magnifique pigeon voyageur qui squatte le toit enneigé du logis de Polycarpe ?
Serait-il un oiseau de mauvaise augure ou vient-il chercher une ultime protection auprès de l'ex-vétérinaire ?
Alors qu'une série d'agressions perturbent les joyeuses animations de noël, l'apparition du volatile coïncide étrangement avec l'épouvantable incendie qui ravage la propriété des Santerre.
Utilisant leurs connaissances en psychologie  humaine et animale, Polycarpe et Imogène parviendront à percer les causes mystérieuses de ces évènements dramatiques.
Le destin émouvant du pigeon et les inclinations amoureuses qui unissent plus d'un couple rochebourgeois en ces fêtes de fin d'année réchauffent l'atmosphère enneigée de cet épisode.

PRESSE

Benoît Merlin. "Livres", Le Courrier Français

"Polycarpe, Le pigeon noir"
Deuxième titre d'une série imaginée par Claudine Chollet, auteur tourangeau.
À déguster sans réserve ! 

« Le second volume de la série "Polycarpe" ne déçoit pas le lecteur, bien au contraire. Dans Le pigeon noir, on est tout de suite en terrain connu. C'est comme si on revenait retrouver des amis que l'on aurait quitté à regret quelques mois auparavant, et dont on apprécie le contact, avec leurs bons et mauvais côtés. L'auteur aussi semble avoir trouvé la bonne carburation et nous offre une nouvelle facette de la vie des habitants de Rochebourg qui préparent les fêtes de Noël.

À l'été succède donc l'hiver, Polycarpe est maintenant bien intégré à la population (…) Des liens se tissent et des affinités se créent. La vie est celle d'un village rural peuplé de nombreux anciens citadins, dont la diversité des tempéraments crée une ambiance assez tonique. Et voilà qu'un "pigeon noir" vient narguer Polycarpe mais il n'est peut-être pas un oiseau de mauvaise augure, malgré tout ce qu'il suggère. On réagit comme si on était au cœur des problèmes. C'est là tout l'intérêt de cette série. Il n'y a pas de grands héros, mais des gens ordinaires, avec des réactions qui sont souvent les nôtres et que l'on peut donc comprendre facilement. Les personnages ont cette humanité qui les rend sympathiques, même s'ils ne sont pas nécessairement à leur avantage. Quant à Polycarpe, il se comporte en vieux célibataire, avec des sentiments qu'il gère comme sa vie, au jour le jour et dans la sérénité.

La prétention de Claudine Chollet n'est pas de donner des leçons mais simplement de divertir.. Son ambition est de montrer que la nature humaine, même si elle est souvent déconcertante, est pleine de ressource, ce qui est source d'optimisme. Sa peinture sociale est très pointilleuse, mais l'humour est toujours en embuscade. L'écriture est fluide, les descriptions précises, le ton désinvolte. Pas de flots d'hémoglobine ou de sexe, simplement la vie dans ses composantes les plus diverses. Bref, une belle chronique où l'humanité des personnages n'est pas jetée en pâture, mais décrite dans sa concrète réalité, dépouillée du sordide qui noircit la vérité et de l'angélisme qui flirte trop avec le conte de fée. Peut-être un roman "bio", c'est à dire expurgé des parasites artificiels qui alimentent trop de romans qui sacrifient aux modes… Une chose est sûre, il faut venir vivre aux côtés des "Rochebourgeois". On est surpris agréablement en faisant leur connaissance lors du premier roman, on se plaît à les côtoyer avec le second et on espère les retrouver encore pour d'autres péripéties…»

Extrait :

Chapitre 1

Chaudement vêtu d’un manteau en peau de mouton sur des pantalons de velours, d’une casquette à oreillettes et de bottillons fourrés, Polycarpe Houle sortit de chez lui pour sa marche sportive quotidienne. Il donna deux tours de clé et enfila ses moufles. Un amalgame de nuages bas, d’un mauve sale, plongeait Rochebourg dans un crépuscule prématuré si bien qu’à deux heures de l’après-midi le système automatique de l’éclairage public se déclencha et toutes les lanternes s’allumèrent.

Il traversa la place au macadam gondolé par les racines d’un chêne séculaire et bifurqua vers la rue de la Porte du Sud. L’asphalte gelé résonnait sous ses semelles et sa respiration produisait des petits nuages de vapeur.

Après les dernières habitations, l’étroite chaussée déclinait doucement entre les champs labourés, passait la rivière avant de remonter en sinuant vers le hameau où se situait la ferme équestre de Calamity. La petite amie de l’aubergiste devait son surnom à ses talents de cavalière et ses chemises à carreaux.

Sur le petit pont, il se retourna pour englober du regard la pittoresque localité qui s’enroulait autour des ruines du château. Les toitures et les façades imbriquées se détachaient avec une netteté de peinture naïve sur le ciel mat avant-coureur de neige.

Il contourna l’ancien moulin et attaqua la côte d’un pas de randonneur. Il parvint bientôt à la grille du ranch, toujours ouverte et de guingois, et longea les écuries.

Un minibus grossièrement décoré de vagues multicolores était garé sous un préau et une musique rap s’échappait des bâtiments. Calamity hébergeait parfois des groupes de jeunes toxicomanes ou délinquants que des travaux rustiques au grand air et le contact des chevaux étaient supposés remettre d’aplomb. Elle-même logeait dans une ancienne chèvrerie distincte du corps de la ferme.

Elle avait de la visite. Près de sa Cherokee, devant chez elle, étaient garées une Fiat Punto et une 106. Les carreaux embués de sa petite maison brillaient d’une lumière dorée, si accueillante, dans cette atmosphère grise et froide, qu’il n’hésita pas une seconde et agita vigoureusement la sonnaille de brebis accrochée au mur.

Calamity essuya la buée d’une vitre et lui sourit en le faisant prestement entrer pour conserver la chaleur de sa pièce. Elle portait une surchemise écossaise sur un gros chandail à col roulé et des mèches de son épaisse chevelure blonde glissaient d’un chignon approximatif. C’était une belle fille au sourire craquant, le bout du nez et les pommettes hâlés par sa vie au grand air. Polycarpe retira ses moufles et lui tendit la main. Il trouvait ridicule de se picorer les joues à chaque rencontre et militait contre la bise rituelle que ses amis échangeaient entre eux.

– Auriez-vous senti la bonne odeur de ma tarte aux pommes depuis chez vous, Poly ? J’ai de la visite… Je vais vous présenter ces dames.

Il se débarrassa de sa pelisse et de sa casquette qu’il entassa sur le muret de séparation entre le séjour et le coin bureau. Deux femmes étaient accoudées à la table devant des tasses de café et des assiettes à gâteau. La plus âgée, mince et altière, aux blancs cheveux crantés entama la con-versation :

– Brrr ! dit-elle. Vous n’amenez pas la chaleur !

– Voici Pélagie Ducoin que vous connaissez peut-être déjà…

– Pas encore, dit-il. Restez assise… J’admire vos ouvrages dans la boutique d’Imogène.

– Merci, dit-elle, et son sourire révéla un bridge étincelant.

Imogène Cordet prenait en dépôt-vente les broderies et les abécédaires de Pélagie Ducoin dans sa petite boutique de miel. En prévision de Noël, on lui avait commandé des calendriers de l’avent, des comptines, des sapins et des pères Noël, brodés au point de croix, pour décorer les maisons.

Il se tourna vers l’autre personne, boudinée dans un pull-over qu’elle étirait sur ses larges hanches. Ses cheveux courts, d’un châtain terne, se hérissaient d’épis et masquaient mal des oreilles en feuilles de chou. Son visage rond paraissait cependant pétri d’amabilité et de gentillesse.

– Bérangère Santerre, annonça Calamity. Son père est viticulteur, producteur d’eau-de-vie.

– On habite la maison tarabiscotée qui domine la combe de Bux, sur la colline, dit Bérangère.

Elle s’exprimait d’une voix juvénile. Polycarpe lui donnait pourtant entre trente-cinq et quarante ans.

– Exact, reconnut-il. Je l’aperçois même depuis mon premier étage. C’est une construction hétéroclite, un curieux mélange de magnanerie et d’estancia, n’est-ce pas ?

Elle fit un curieux petit “gulp” de fond de gorge et son sourire s’éternisa tandis qu’elle paraissait fondre de timidité. Il ajouta :

– On m’a dit que vous vendiez du bois de chauffage. J’aurais besoin de faire rentrer dix stères, coupés et fendus. Est-ce possible ?

– Parfaitement. Je peux prendre la commande. Lambert vous livrera. Lambert Barge est un des ouvriers qui travaillent au domaine : le bois en hiver, la taille des vignes au printemps, la distillation et la mise en bouteilles. Nous employons quatre ouvriers.

Calamity avait ajouté une assiette, une tasse et posait sur la table une tarte dorée au miel. Il prit place entre ces dames.

– Où en êtes-vous ? Au dessert ou au goûter ?

Sa question provoqua des petits gloussements comme s’il avait fait une blague spirituelle.

– Je les ai invitées à prendre le dessert, précisa Calamity. Mais le temps passe… On a beaucoup bavardé.

Elle changea de ton et sa physionomie devint grave.

– Il se passe des choses bizarres, ces derniers temps.

– On a subtilisé une grosse somme d’argent dans le bureau de mon père, fit Bérangère. La recette mensuelle du vin vendu en vrac. Elle se trouvait dans une petite cassette qui a disparu.

– Vend-on le vin en vrac ? s’étonna Pélagie.

– Les gens le mettent eux-mêmes en bouteilles, précisa Bérangère.

– Fanfan Roberto s’est fait tabasser avant-hier soir, chez lui. Les salopards lui ont volé sa paye.

Elle précisa :

– Il est interdit bancaire et Lebastien le rétribue en liquide. 

– Notre plus beau coq a disparu, se chagrina Pélagie. Sans doute a-t-il fini à la casserole… Auriez-vous été vous-même victime d’un cambriolage ?

– Non, je n’ai rien remarqué. Et vous, Calamity ?

– J’ai eu l’impression que le placard aux conserves a été visité…

En dépit de la gravité de la situation, Bérangère savourait sa part de tarte avec des mimiques gourmandes.

– J’adore ce petit goût de pâte d’amandes, dit-elle. Je voudrais bien avoir votre recette.

Calamity opina distraitement, elle caressait le bombé de sa petite cuillère. Polycarpe voyait son profil soucieux.

– Le problème, dit-elle, c’est que mes amies soupçonnent les jeunes que j’héberge depuis le début de la semaine. C’est pourquoi nous sommes réunies, vous comprenez, Polycarpe ?

Il y avait du “S.O.S” dans ce “Vous comprenez ?”

– De qui s’agit-il ?

– Un groupe de… on va dire : petits délinquants. Bien qu’ils soient solidement encadrés, je ne peux jurer qu’ils n’y soient pour rien.

– Mon père voulait porter plainte. Mais je pense qu’on devrait leur laisser une chance de restituer l’argent, dit Bérangère.

Elle avait de toute évidence une nature miséricordieuse.

– J’ai demandé ce matin aux surveillants de fouiller leurs affaires et de vérifier leurs absences, dit Calamity. Ils ont fait chou blanc. Ils doivent les interroger cet après-midi, individuellement.

– Que feraient-ils d’un coq, je vous le demande ! s’indigna Pélagie Ducoin.

– Il s’agit peut-être d’une coïncidence. Vous pourriez être victimes de plusieurs chapardeurs, suggéra Polycarpe.

– Je ne vais pas endosser personnellement ces cambriolages. Je ne sais pas quoi faire.

– À votre place, je consulterais Pierre. Vous êtes suffisamment amis, il ne refusera pas de vous aider. Qu’en pensez-vous ?

Le comte de Touche, propriétaire du château en ruine, avait expliqué à Polycarpe, avec une sincérité désarmante, qu’il pantouflait gentiment dans une compagnie d’assurances friande de nobles patronymes. Il était agent de la CA-TA, la compagnie d’assurances des travailleurs agricoles.

– Vous avez raison ! D’ailleurs, je suis assurée par sa compagnie.

Elle quitta la table et attrapa un petit carnet près du téléphone.

Sa tarte engloutie, son café avalé, Polycarpe s’harnacha à nouveau pour sortir, tandis que Calamity composait le numéro personnel de l’assureur. Il leva la main en signe d’au-revoir.

– Merci pour la tarte, Calamity ! Je ne veux pas être pris par la nuit. Mesdames…

L’appareil collé à l’oreille, Calamity lui lança :

– Nous devons nous revoir vendredi soir, à la prochaine réunion de l'Alipa. Vous viendrez, j’espère. Allô ! Pierre ?

Bérangère Santerre quitta précipitamment la table et s’approcha de Polycarpe alors qu’il avait la main sur le loquet. Elle tira sur son pull et son visage s’illumina :

– Monsieur Houle, nous nous verrons vendredi. Imogène m’a suggéré d’adhérer à votre association. Je crois que je vais accepter le poste vacant de secrétaire.

– Je vous y encourage vivement, dit-il.

Et dans un élan de sympathie, en ponctuant ses propos d’un poing enthousiaste, il ajouta à tout hasard : 

– On a besoin de gens comme vous, dynamiques et entreprenants. Vous serez la bienvenue, Bérangère.

Elle manqua défaillir.

Quelques minuscules flocons dansaient dans l’air blafard quand il traversa la cour de la ferme. Il remonta le col de sa veste fourrée et allongea le pas. Il n’avait pas noté la date de cette réunion et n’avait pas reçu de convocation. Depuis la démission de la tatillonne secrétaire, les informations circulaient à la va comme je te pousse.

L’association locale et indépendante pour la promotion de l’art et de l’artisanat, l'Alipa, avait été constituée pour créer des événements culturels destinés à faire revivre la charmante, mais néanmoins agonisante, localité de Rochebourg.

Puisque les élus ne faisaient rien, certains habitants avaient décidé de réagir. Avec un cadre pareil et un château, il suffisait d’avoir des idées. Marie Bulu, artiste peintre et nourrice agréée, avait suggéré une exposition annuelle d’œuvres peintes ou sculptées. Basile Bot, instituteur et cafetier, proposait d’accueillir des troupes de théâtre dans les ruines du château ce qui avait l’accord du châtelain, membre bienfaiteur de l’association. Évariste Verpré voulait organiser une brocante. Constance Sirre avait émis l’idée d’une foire aux livres anciens et d’un concours de dictées, mais ses propositions allaient probablement tomber à l’eau maintenant qu’elle avait démissionné pour avoir séduit le mari de la présidente, Imogène Cordet.

De fait, malgré toutes ces idées géniales, on s’était contenté d’organiser un concours de pêche à la truite dans la Gourmette en juillet dernier. Il était difficile de savoir si l’agression de la vicomtesse, poignardée dans la “chambre rouge” du château la veille du concours n’avait pas attiré des curieux et gonflé artificieusement le nombre des participants car le succès avait été grandiose, au point que les élus s’étaient engagés à verser une subvention annuelle à l’association.

L’objectif culturel de l’association restait donc, pour l’instant, un vœu pieux.

“Dans la perspective des fêtes de fin d’année, se gaussa intérieurement Polycarpe, on allait sans doute offrir aux indigènes une originale parade d’un père Noël sur un traîneau à grelots”.

Il n’avait qu’un pied dans l’association, renâclant à prendre sa carte de membre actif. Cela étant, il appréciait l’enthousiasme de ce petit cénacle. Marie Bulu l’avait épinglé du qualificatif péjoratif de crypto-adhérent ce qui lui convenait parfaitement.

Lorsqu’il repassa le petit pont sur la rivière, les flocons doublèrent de volume et commençaient à blanchir la route. Et quand il parvint aux premières maisons de Rochebourg, sa caquette était surmontée d’un dôme blanc, il entendait crisser la neige sous ses pas et la nuit tombait déjà. Il remonta la ruelle, entre les murs des jardins, étourdi par la valse des flocons dans les cônes de lumière tombant des lampadaires.

Il s’ébroua sur son seuil, alluma son grand lustre à breloques. Il alla gratter une allumette sous l’amoncellement de papier et de petit bois dans le foyer de sa monumentale cheminée puis rechargea en bûches le poêle de faïence à feu continu, récemment installé dans le grand hall.

Ce vaste corridor était le centre stratégique du logis, distribuant de part et d’autre les pièces du rez-de-chaussée, ouvrant au fond sur le jardin, et d’où montait un large escalier de chêne noirci par les siècles. L’état de décrépitude du chambranle de l’entrée officielle en condamnait l’accès depuis la place. On pénétrait pour l’instant dans le logis par la double porte vitrée de la cuisine.

Il contemplait les flammes qui embrasaient les bûches, les enrobaient de leurs écharpes pourpre et or avant de s’effiler en torsades pétillantes lorsque son téléphone sonna, amicalement.

Il reconnut immédiatement la voix chaleureuse et légèrement cassée de son amie, Marie Bulu, d’origine antillaise, rebaptisée Mama Boubou par les enfants qu’elle gardait et parfois aussi par ses amis. Il jeta un regard sur le magnifique tableau qu’elle avait peint pour lui, discrètement érotique, accroché au manteau de la cheminée.

– Avez-vous osé affronter le blizzard, Poly ? J’ai voulu vous joindre dans l’après-midi mais vous n’étiez pas chez vous ! Que diriez-vous de venir manger des crêpes avec la tribu ?

– Je viens de lancer un feu d’enfer dans ma cheminée pour une veillée de vieux loup solitaire.

– Vous savez couvrir un feu de ses cendres, je suppose. Nous avons quelque chose à vous montrer ! Venez sur les coups de sept heures, d’accord ?

En toute honnêteté, Polycarpe appréciait de se ressourcer au sein de la famille Boubou.

Il écarta les grosses bûches presque intactes, laissant le petit bois finir de se consumer et fit le tour de sa cave pour choisir un vin moelleux qui s’harmoniserait avec les crêpes.

La tribu se composait, outre Marie, de sa fille métisse Muguette, de son fils adoptif Jaco, un garçonnet chétif et, par intérim, des petites jumelles Rose et Anna dont les parents travaillaient dans une compagnie d’aviation. La famille comprenait aussi Biros, un ratier surdoué, aux allures de jouet mécanique.

Muguette, lycéenne bientôt majeure n’avait jamais connu son père, envolé dès l’annonce de sa naissance. Marie n’était pas diserte à ce sujet. Jaco allait sur ses huit ans. Les petites fréquentaient encore l’école maternelle. En période scolaire, tout ce petit monde se rendait dans leurs établissements respectifs par des ramassages en car.

Ils habitaient la maison qui faisait l’angle de la rue du Château et de la rue de la Porte du Nord. Elle donnait de plain-pied sur un jardinet en surplomb de la rue, entouré de murets de pierres. À Rochebourg, tous les jardins étaient enclos de pierres extraites des galeries souterraines.

Polycarpe grimpa avec précaution les marches glissantes, remarqua un petit bonhomme de neige qui avait concentré la poudreuse du jardinet. Les enfants s’étaient précipités pour ouvrir avec une excitation visible, y compris la grande perche de Muguette, coiffée rasta, dont le regard pétillait. Marie touillait la pâte à crêpe, la tête enturbannée comme toujours d’un fichu noué à la créole. Elle fit couler une louche de pâte dans une crêpière, l’inclinant dans tous les sens.

– Bienvenu, Poly ! Figurez-vous que le père Noël a fait une distribution en avant-première ici et nous voulions fêter cet heureux événement avec un ami.

– Ho, ho, ho ! fit Polycarpe, d’une grosse voix, en regardant Jaco et les petites d’un air bourru et soupçonneux. On a donc été sage et obéissant ?

Jaco s’agrippa à sa veste et se hissa sur la pointe des pieds.

– On fait semblant d’y croire, pour les jumelles, lui confia-t-il, à voix basse.

Polycarpe lui cligna d’un œil complice. Il quitta son manteau. Muguette, qui attachait une importance considérable à l’apparence vestimentaire mais dont les critères restaient une énigme pour lui, le complimenta sur son vieux pull-over décoré d’une frise de losanges beiges. Il en conclut qu’elle était de bonne humeur.

– Venez, dit-elle, je vais vous montrer.

Il la suivit dans la pièce contiguë qui faisait office d’atelier d’artiste, de bureau et de rangements pour tout ce qui ne pouvait être casé ailleurs, dont l’aspirateur et la planche à repasser et, en période hivernale, un séchoir à linge. Les grandes œuvres accrochées aux murs étaient maintenant familières au regard de Polycarpe ainsi que le foutoir qui dégringolait des étagères. Il y flottait toujours une odeur d’huile de lin.

L’objet de la liesse familiale trônait sur un plateau, posé sur des tréteaux, dans l’angle du fond : un ordinateur.

– Fichtre ! dit-il. Papa a cassé sa tirelire !

Rose ou Anna, l’une des jumelles ricana :

– Il a pas de tirelire le père Noël, t’es complètement toc-toc !

– Autant pour moi, mademoiselle, se reprit-il.

Muguette mit le PC en route. L’écran de veille afficha illico une île exotique émergeant d’une mer bleue.

– Et nous allons nous abonner à l’Internet, annonça Marie, en s’appuyant avec nonchalance contre le montant de la porte.

Elle tritura son torchon et ajouta :

– Nous pourrons nous envoyer des e-mails.

– Quelle époque formidable, ironisa Polycarpe.

– Quoi ? C’est génial ! s’exclama Muguette, indignée du ton blasé de l’invité.

– On a même des jeux vidéo, dit Jaco.

Polycarpe remarqua une icône intitulée “Lettre à Sèbe” Muguette avait donc inauguré le traitement de texte.

– Tiens, tiens ! fit-il. Vous correspondez toujours ?

Quelques privilégiés savaient que, depuis l’été dernier, Muguette avait répudié son flirt de vacances. Le belge Sèbe Maltus, qui signait ses missives d’un romantique “pauvre poète incompris” avait été remplacé par Jésus Roberto. JR, pour les gens d’ici, était un jeune ouvrier de la coopérative pour lequel Muguette avait “craqué grave”.

– En fait, ça s’est bien goupillé, expliqua-t-elle, Sèbe a lui aussi une nouvelle copine. Ce n’est pas parce qu’on ne sort plus ensemble qu’on est fâché.

– Cette génération a l’esprit large.

– On n’est plus à l’âge de la pierre taillée, nous !

– Et toc ! ponctua Marie, en direction de son préhistorique voisin.

Calés de crêpes au miel d’Imogène, les enfants se jetèrent sur le vieux canapé qui tournait le dos à l’entrée mais faisait face à la télévision, se captivant pour une émission de variétés, après quelques bourrades et chamailleries.

Polycarpe versa le vin doré dans le verre de son amie puis dans le sien, il proposa un toast à Bill Gate. Marie éclata de rire.

– Au fait, dit-elle, j’ai un scoop.

Pour commander, c'est ici

haut de page