La série : Dans cet épisode : Quel secret semble détenir le
magnifique pigeon voyageur qui squatte le toit enneigé
du logis de Polycarpe ? |
PRESSE Benoît Merlin. "Livres", Le Courrier Français "Polycarpe, Le pigeon
noir" « Le second volume de la série "Polycarpe" ne déçoit pas le lecteur, bien au contraire. Dans Le pigeon noir, on est tout de suite en terrain connu. C'est comme si on revenait retrouver des amis que l'on aurait quitté à regret quelques mois auparavant, et dont on apprécie le contact, avec leurs bons et mauvais côtés. L'auteur aussi semble avoir trouvé la bonne carburation et nous offre une nouvelle facette de la vie des habitants de Rochebourg qui préparent les fêtes de Noël. À l'été succède donc l'hiver, Polycarpe est maintenant bien intégré à la population ( ) Des liens se tissent et des affinités se créent. La vie est celle d'un village rural peuplé de nombreux anciens citadins, dont la diversité des tempéraments crée une ambiance assez tonique. Et voilà qu'un "pigeon noir" vient narguer Polycarpe mais il n'est peut-être pas un oiseau de mauvaise augure, malgré tout ce qu'il suggère. On réagit comme si on était au cur des problèmes. C'est là tout l'intérêt de cette série. Il n'y a pas de grands héros, mais des gens ordinaires, avec des réactions qui sont souvent les nôtres et que l'on peut donc comprendre facilement. Les personnages ont cette humanité qui les rend sympathiques, même s'ils ne sont pas nécessairement à leur avantage. Quant à Polycarpe, il se comporte en vieux célibataire, avec des sentiments qu'il gère comme sa vie, au jour le jour et dans la sérénité. La prétention de Claudine Chollet n'est pas de donner des leçons mais simplement de divertir.. Son ambition est de montrer que la nature humaine, même si elle est souvent déconcertante, est pleine de ressource, ce qui est source d'optimisme. Sa peinture sociale est très pointilleuse, mais l'humour est toujours en embuscade. L'écriture est fluide, les descriptions précises, le ton désinvolte. Pas de flots d'hémoglobine ou de sexe, simplement la vie dans ses composantes les plus diverses. Bref, une belle chronique où l'humanité des personnages n'est pas jetée en pâture, mais décrite dans sa concrète réalité, dépouillée du sordide qui noircit la vérité et de l'angélisme qui flirte trop avec le conte de fée. Peut-être un roman "bio", c'est à dire expurgé des parasites artificiels qui alimentent trop de romans qui sacrifient aux modes Une chose est sûre, il faut venir vivre aux côtés des "Rochebourgeois". On est surpris agréablement en faisant leur connaissance lors du premier roman, on se plaît à les côtoyer avec le second et on espère les retrouver encore pour d'autres péripéties » |
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Chapitre 1 Chaudement
vêtu dun manteau en peau de mouton sur des
pantalons de velours, dune casquette à oreillettes
et de bottillons fourrés, Polycarpe Houle sortit de chez
lui pour sa marche sportive quotidienne. Il donna deux
tours de clé et enfila ses moufles. Un amalgame de
nuages bas, dun mauve sale, plongeait Rochebourg
dans un crépuscule prématuré si bien quà deux
heures de laprès-midi le système automatique de
léclairage public se déclencha et toutes les
lanternes sallumèrent. Il traversa
la place au macadam gondolé par les racines dun
chêne séculaire et bifurqua vers la rue de la Porte du
Sud. Lasphalte gelé résonnait sous ses semelles
et sa respiration produisait des petits nuages de vapeur.
Après les
dernières habitations, létroite chaussée
déclinait doucement entre les champs labourés, passait
la rivière avant de remonter en sinuant vers le hameau
où se situait la ferme équestre de Calamity. La petite
amie de laubergiste devait son surnom à ses
talents de cavalière et ses chemises à carreaux. Sur le
petit pont, il se retourna pour englober du regard la
pittoresque localité qui senroulait autour des
ruines du château. Les toitures et les façades
imbriquées se détachaient avec une netteté de peinture
naïve sur le ciel mat avant-coureur de neige. Il
contourna lancien moulin et attaqua la côte
dun pas de randonneur. Il parvint bientôt à la
grille du ranch, toujours ouverte et de guingois, et
longea les écuries. Un minibus
grossièrement décoré de vagues multicolores était
garé sous un préau et une musique rap séchappait
des bâtiments. Calamity hébergeait parfois des groupes
de jeunes toxicomanes ou délinquants que des travaux
rustiques au grand air et le contact des chevaux étaient
supposés remettre daplomb. Elle-même logeait dans
une ancienne chèvrerie distincte du corps de la ferme. Elle avait
de la visite. Près de sa Cherokee, devant chez elle,
étaient garées une Fiat Punto et une 106. Les carreaux
embués de sa petite maison brillaient dune
lumière dorée, si accueillante, dans cette atmosphère
grise et froide, quil nhésita pas une
seconde et agita vigoureusement la sonnaille de brebis
accrochée au mur. Calamity
essuya la buée dune vitre et lui sourit en le
faisant prestement entrer pour conserver la chaleur de sa
pièce. Elle portait une surchemise écossaise sur un
gros chandail à col roulé et des mèches de son
épaisse chevelure blonde glissaient dun chignon
approximatif. Cétait une belle fille au sourire
craquant, le bout du nez et les pommettes hâlés par sa
vie au grand air. Polycarpe retira ses moufles et lui
tendit la main. Il trouvait ridicule de se picorer les
joues à chaque rencontre et militait contre la bise
rituelle que ses amis échangeaient entre eux. Auriez-vous
senti la bonne odeur de ma tarte aux pommes depuis chez
vous, Poly ? Jai de la visite
Je vais
vous présenter ces dames. Il se
débarrassa de sa pelisse et de sa casquette quil
entassa sur le muret de séparation entre le séjour et
le coin bureau. Deux femmes étaient accoudées à la
table devant des tasses de café et des assiettes à
gâteau. La plus âgée, mince et altière, aux blancs
cheveux crantés entama la con-versation : Brrr !
dit-elle. Vous namenez pas la chaleur ! Voici
Pélagie Ducoin que vous connaissez peut-être
déjà
Pas
encore, dit-il. Restez assise
Jadmire vos
ouvrages dans la boutique dImogène. Merci,
dit-elle, et son sourire révéla un bridge étincelant. Imogène
Cordet prenait en dépôt-vente les broderies et les
abécédaires de Pélagie Ducoin dans sa petite boutique
de miel. En prévision de Noël, on lui avait commandé
des calendriers de lavent, des comptines, des
sapins et des pères Noël, brodés au point de croix,
pour décorer les maisons. Il se
tourna vers lautre personne, boudinée dans un pull-over
quelle étirait sur ses larges hanches. Ses cheveux
courts, dun châtain terne, se hérissaient
dépis et masquaient mal des oreilles en feuilles
de chou. Son visage rond paraissait cependant pétri
damabilité et de gentillesse. Bérangère
Santerre, annonça Calamity. Son père est viticulteur,
producteur deau-de-vie. On
habite la maison tarabiscotée qui domine la combe de Bux,
sur la colline, dit Bérangère. Elle
sexprimait dune voix juvénile. Polycarpe lui
donnait pourtant entre trente-cinq et quarante ans. Exact,
reconnut-il. Je laperçois même depuis mon premier
étage. Cest une construction hétéroclite, un
curieux mélange de magnanerie et destancia,
nest-ce pas ? Elle fit un
curieux petit gulp de fond de gorge et son
sourire séternisa tandis quelle paraissait
fondre de timidité. Il ajouta : On
ma dit que vous vendiez du bois de chauffage.
Jaurais besoin de faire rentrer dix stères,
coupés et fendus. Est-ce possible ? Parfaitement.
Je peux prendre la commande. Lambert vous livrera.
Lambert Barge est un des ouvriers qui travaillent au
domaine : le bois en hiver, la taille des vignes au
printemps, la distillation et la mise en bouteilles. Nous
employons quatre ouvriers. Calamity
avait ajouté une assiette, une tasse et posait sur la
table une tarte dorée au miel. Il prit place entre ces
dames. Où
en êtes-vous ? Au dessert ou au goûter ? Sa question
provoqua des petits gloussements comme sil avait
fait une blague spirituelle. Je
les ai invitées à prendre le dessert, précisa Calamity.
Mais le temps passe
On a beaucoup bavardé. Elle
changea de ton et sa physionomie devint grave. Il
se passe des choses bizarres, ces derniers temps. On
a subtilisé une grosse somme dargent dans le
bureau de mon père, fit Bérangère. La recette
mensuelle du vin vendu en vrac. Elle se trouvait dans une
petite cassette qui a disparu. Vend-on
le vin en vrac ? sétonna Pélagie. Les
gens le mettent eux-mêmes en bouteilles, précisa
Bérangère. Fanfan
Roberto sest fait tabasser avant-hier soir, chez
lui. Les salopards lui ont volé sa paye. Elle
précisa : Il
est interdit bancaire et Lebastien le rétribue en
liquide. Notre
plus beau coq a disparu, se chagrina Pélagie. Sans doute
a-t-il fini à la casserole
Auriez-vous été vous-même
victime dun cambriolage ? Non,
je nai rien remarqué. Et vous, Calamity ?
Jai eu limpression que le placard aux
conserves a été visité
En dépit
de la gravité de la situation, Bérangère savourait sa
part de tarte avec des mimiques gourmandes.
Jadore ce petit goût de pâte damandes, dit-elle.
Je voudrais bien avoir votre recette. Calamity
opina distraitement, elle caressait le bombé de sa
petite cuillère. Polycarpe voyait son profil soucieux. Le
problème, dit-elle, cest que mes amies
soupçonnent les jeunes que jhéberge depuis le
début de la semaine. Cest pourquoi nous sommes
réunies, vous comprenez, Polycarpe ? Il y avait
du S.O.S dans ce Vous comprenez ? De
qui sagit-il ? Un groupe de on va dire : petits délinquants. Bien quils soient solidement encadrés, je ne peux jurer quils ny soient pour rien. Mon
père voulait porter plainte. Mais je pense quon
devrait leur laisser une chance de restituer
largent, dit Bérangère. Elle avait
de toute évidence une nature miséricordieuse. Jai
demandé ce matin aux surveillants de fouiller leurs
affaires et de vérifier leurs absences, dit Calamity.
Ils ont fait chou blanc. Ils doivent les interroger cet
après-midi, individuellement. Que
feraient-ils dun coq, je vous le demande !
sindigna Pélagie Ducoin. Il
sagit peut-être dune coïncidence. Vous
pourriez être victimes de plusieurs chapardeurs,
suggéra Polycarpe. Je
ne vais pas endosser personnellement ces cambriolages. Je
ne sais pas quoi faire. À
votre place, je consulterais Pierre. Vous êtes
suffisamment amis, il ne refusera pas de vous aider.
Quen pensez-vous ? Le comte de
Touche, propriétaire du château en ruine, avait
expliqué à Polycarpe, avec une sincérité désarmante,
quil pantouflait gentiment dans une compagnie
dassurances friande de nobles patronymes. Il était
agent de la CA-TA, la compagnie dassurances
des travailleurs agricoles. Vous
avez raison ! Dailleurs, je suis assurée par
sa compagnie. Elle quitta
la table et attrapa un petit carnet près du téléphone. Sa tarte
engloutie, son café avalé, Polycarpe sharnacha à
nouveau pour sortir, tandis que Calamity composait le
numéro personnel de lassureur. Il leva la main en
signe dau-revoir. Merci
pour la tarte, Calamity ! Je ne veux pas être pris
par la nuit. Mesdames
Lappareil
collé à loreille, Calamity lui lança : Nous
devons nous revoir vendredi soir, à la prochaine
réunion de l'Alipa. Vous viendrez, jespère. Allô !
Pierre ? Bérangère
Santerre quitta précipitamment la table et
sapprocha de Polycarpe alors quil avait la
main sur le loquet. Elle tira sur son pull et son visage
sillumina : Monsieur
Houle, nous nous verrons vendredi. Imogène ma
suggéré dadhérer à votre association. Je crois
que je vais accepter le poste vacant de secrétaire. Je
vous y encourage vivement, dit-il. Et dans un
élan de sympathie, en ponctuant ses propos dun
poing enthousiaste, il ajouta à tout hasard :
On
a besoin de gens comme vous, dynamiques et entreprenants.
Vous serez la bienvenue, Bérangère. Elle manqua
défaillir. Quelques
minuscules flocons dansaient dans lair blafard
quand il traversa la cour de la ferme. Il remonta le col
de sa veste fourrée et allongea le pas. Il navait
pas noté la date de cette réunion et navait pas
reçu de convocation. Depuis la démission de la
tatillonne secrétaire, les informations circulaient à
la va comme je te pousse. Lassociation
locale et indépendante pour la promotion de lart
et de lartisanat, l'Alipa, avait été constituée
pour créer des événements culturels destinés à faire
revivre la charmante, mais néanmoins agonisante,
localité de Rochebourg. Puisque les
élus ne faisaient rien, certains habitants avaient
décidé de réagir. Avec un cadre pareil et un château,
il suffisait davoir des idées. Marie Bulu, artiste
peintre et nourrice agréée, avait suggéré une
exposition annuelle duvres peintes ou
sculptées. Basile Bot, instituteur et cafetier,
proposait daccueillir des troupes de théâtre dans
les ruines du château ce qui avait laccord du
châtelain, membre bienfaiteur de lassociation.
Évariste Verpré voulait organiser une brocante.
Constance Sirre avait émis lidée dune foire
aux livres anciens et dun concours de dictées,
mais ses propositions allaient probablement tomber à
leau maintenant quelle avait démissionné
pour avoir séduit le mari de la présidente, Imogène
Cordet. De fait,
malgré toutes ces idées géniales, on sétait
contenté dorganiser un concours de pêche à la
truite dans la Gourmette en juillet dernier. Il était
difficile de savoir si lagression de la vicomtesse,
poignardée dans la chambre rouge du château
la veille du concours navait pas attiré des
curieux et gonflé artificieusement le nombre des
participants car le succès avait été grandiose, au
point que les élus sétaient engagés à verser
une subvention annuelle à lassociation. Lobjectif
culturel de lassociation restait donc, pour
linstant, un vu pieux. Dans
la perspective des fêtes de fin dannée, se gaussa
intérieurement Polycarpe, on allait sans doute offrir
aux indigènes une originale parade dun père Noël
sur un traîneau à grelots. Il
navait quun pied dans lassociation,
renâclant à prendre sa carte de membre actif. Cela
étant, il appréciait lenthousiasme de ce petit
cénacle. Marie Bulu lavait épinglé du
qualificatif péjoratif de crypto-adhérent ce qui lui
convenait parfaitement. Lorsquil
repassa le petit pont sur la rivière, les flocons
doublèrent de volume et commençaient à blanchir la
route. Et quand il parvint aux premières maisons de
Rochebourg, sa caquette était surmontée dun dôme
blanc, il entendait crisser la neige sous ses pas et la
nuit tombait déjà. Il remonta la ruelle, entre les murs
des jardins, étourdi par la valse des flocons dans les
cônes de lumière tombant des lampadaires. Il
sébroua sur son seuil, alluma son grand lustre à
breloques. Il alla gratter une allumette sous lamoncellement
de papier et de petit bois dans le foyer de sa
monumentale cheminée puis rechargea en bûches le poêle
de faïence à feu continu, récemment installé dans le
grand hall. Ce vaste
corridor était le centre stratégique du logis,
distribuant de part et dautre les pièces du rez-de-chaussée,
ouvrant au fond sur le jardin, et doù montait un
large escalier de chêne noirci par les siècles.
Létat de décrépitude du chambranle de
lentrée officielle en condamnait laccès
depuis la place. On pénétrait pour linstant dans
le logis par la double porte vitrée de la cuisine. Il
contemplait les flammes qui embrasaient les bûches, les
enrobaient de leurs écharpes pourpre et or avant de
seffiler en torsades pétillantes lorsque son
téléphone sonna, amicalement. Il reconnut
immédiatement la voix chaleureuse et légèrement
cassée de son amie, Marie Bulu, dorigine
antillaise, rebaptisée Mama Boubou par les enfants
quelle gardait et parfois aussi par ses amis. Il
jeta un regard sur le magnifique tableau quelle
avait peint pour lui, discrètement érotique, accroché
au manteau de la cheminée. Avez-vous
osé affronter le blizzard, Poly ? Jai voulu
vous joindre dans laprès-midi mais vous
nétiez pas chez vous ! Que diriez-vous de
venir manger des crêpes avec la tribu ? Je
viens de lancer un feu denfer dans ma cheminée
pour une veillée de vieux loup solitaire. Vous
savez couvrir un feu de ses cendres, je suppose. Nous
avons quelque chose à vous montrer ! Venez sur les
coups de sept heures, daccord ? En toute
honnêteté, Polycarpe appréciait de se ressourcer au
sein de la famille Boubou. Il écarta
les grosses bûches presque intactes, laissant le petit
bois finir de se consumer et fit le tour de sa cave pour
choisir un vin moelleux qui sharmoniserait avec les
crêpes. La tribu se
composait, outre Marie, de sa fille métisse Muguette, de
son fils adoptif Jaco, un garçonnet chétif et, par
intérim, des petites jumelles Rose et Anna dont les
parents travaillaient dans une compagnie daviation.
La famille comprenait aussi Biros, un ratier surdoué,
aux allures de jouet mécanique. Muguette,
lycéenne bientôt majeure navait jamais connu son
père, envolé dès lannonce de sa naissance. Marie
nétait pas diserte à ce sujet. Jaco allait sur
ses huit ans. Les petites fréquentaient encore
lécole maternelle. En période scolaire, tout ce
petit monde se rendait dans leurs établissements
respectifs par des ramassages en car. Ils
habitaient la maison qui faisait langle de la rue
du Château et de la rue de la Porte du Nord. Elle
donnait de plain-pied sur un jardinet en surplomb de la
rue, entouré de murets de pierres. À Rochebourg, tous
les jardins étaient enclos de pierres extraites des
galeries souterraines. Polycarpe
grimpa avec précaution les marches glissantes, remarqua
un petit bonhomme de neige qui avait concentré la
poudreuse du jardinet. Les enfants sétaient
précipités pour ouvrir avec une excitation visible, y
compris la grande perche de Muguette, coiffée rasta,
dont le regard pétillait. Marie touillait la pâte à
crêpe, la tête enturbannée comme toujours dun
fichu noué à la créole. Elle fit couler une louche de
pâte dans une crêpière, linclinant dans tous les
sens.
Bienvenu, Poly ! Figurez-vous que le père Noël a
fait une distribution en avant-première ici et nous
voulions fêter cet heureux événement avec un ami. Ho,
ho, ho ! fit Polycarpe, dune grosse voix, en
regardant Jaco et les petites dun air bourru et
soupçonneux. On a donc été sage et obéissant ? Jaco
sagrippa à sa veste et se hissa sur la pointe des
pieds. On
fait semblant dy croire, pour les jumelles, lui
confia-t-il, à voix basse. Polycarpe
lui cligna dun il complice. Il quitta son
manteau. Muguette, qui attachait une importance
considérable à lapparence vestimentaire mais dont
les critères restaient une énigme pour lui, le
complimenta sur son vieux pull-over décoré dune
frise de losanges beiges. Il en conclut quelle
était de bonne humeur.
Venez, dit-elle, je vais vous montrer. Il la
suivit dans la pièce contiguë qui faisait office
datelier dartiste, de bureau et de rangements
pour tout ce qui ne pouvait être casé ailleurs, dont
laspirateur et la planche à repasser et, en
période hivernale, un séchoir à linge. Les grandes
uvres accrochées aux murs étaient maintenant
familières au regard de Polycarpe ainsi que le foutoir
qui dégringolait des étagères. Il y flottait toujours
une odeur dhuile de lin. Lobjet
de la liesse familiale trônait sur un plateau, posé sur
des tréteaux, dans langle du fond : un
ordinateur.
Fichtre ! dit-il. Papa a cassé sa tirelire ! Rose ou
Anna, lune des jumelles ricana : Il a
pas de tirelire le père Noël, tes complètement
toc-toc !
Autant pour moi, mademoiselle, se reprit-il. Muguette
mit le PC en route. Lécran de veille afficha
illico une île exotique émergeant dune mer bleue. Et
nous allons nous abonner à lInternet, annonça
Marie, en sappuyant avec nonchalance contre le
montant de la porte. Elle
tritura son torchon et ajouta : Nous
pourrons nous envoyer des e-mails.
Quelle époque formidable, ironisa Polycarpe. Quoi ?
Cest génial ! sexclama Muguette,
indignée du ton blasé de linvité. On a
même des jeux vidéo, dit Jaco. Polycarpe
remarqua une icône intitulée Lettre à
Sèbe Muguette avait donc inauguré le traitement
de texte.
Tiens, tiens ! fit-il. Vous correspondez toujours ? Quelques
privilégiés savaient que, depuis lété dernier,
Muguette avait répudié son flirt de vacances. Le belge
Sèbe Maltus, qui signait ses missives dun
romantique pauvre poète incompris avait
été remplacé par Jésus Roberto. JR, pour les gens
dici, était un jeune ouvrier de la coopérative
pour lequel Muguette avait craqué grave. En
fait, ça sest bien goupillé, expliqua-t-elle,
Sèbe a lui aussi une nouvelle copine. Ce nest pas
parce quon ne sort plus ensemble quon est
fâché.
Cette génération a lesprit large. On
nest plus à lâge de la pierre taillée,
nous ! Et
toc ! ponctua Marie, en direction de son
préhistorique voisin. Calés de
crêpes au miel dImogène, les enfants se jetèrent
sur le vieux canapé qui tournait le dos à
lentrée mais faisait face à la télévision, se
captivant pour une émission de variétés, après
quelques bourrades et chamailleries. Polycarpe
versa le vin doré dans le verre de son amie puis dans le
sien, il proposa un toast à Bill Gate. Marie éclata de
rire. Au
fait, dit-elle, jai un scoop. Pour commander, c'est ici |
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