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Extrait ( lire le chapitre 1)

Presse

Dans cet épisode :

La célèbre romancière Elvire Auggry vient régulièrement de Paris se ressourcer à Rochebourg dans la propriété de sa tante Violette Parker qui l’affectionne particulièrement.

Alors que la discrète Violette, appréciée de tous, s’apprête à prendre ses fonctions de bénévole à la nouvelle bibliothèque, elle meurt étouffée par une guêpe. Un fâcheux contretemps a empêché Polycarpe Houle de recevoir l’ultime message de la défunte où elle se disait menacée.

Sa mort est-elle vraiment accidentelle ?

Le décès de Violette marque le début d’un imbroglio criminel que Polycarpe et ses amis réussiront tout de même à démêler malgré le vent de folie qui souffle à Rochebourg depuis qu’un couple de chercheurs en ethnologie a choisi d’observer les us et coutumes de ce village.

Dans ce 3ème volume qui réserve une grande surprise sur le passé de Polycarpe, où la polémique fait rage sur le coût d’affichage des ex-voto dans l’église, où une main criminelle sabote au white spirit les produits capillaires du nouveau coiffeur – transformant les chevelures en barbes de maïs, l’auteur a glissé un code secret qui permettra aux plus perspicaces des lecteurs de découvrir un dangereux criminel

PRESSE

Extrait :

Chapitre 1

Le jardin derrière le logis, en plein cœur du village, avait quelque chose de monacal entre ses murs de pierres. Dans une chaise-longue à l'ombre du cerisier, Polycarpe Houle profitait du dernier jour de l'été.
La lumière paraissait dorée. La pureté de l’air était exceptionnelle. Des petits nuages blancs flottaient doucement dans le ciel bleu où les hirondelles filaient comme des flèches.
La chatte de gouttière que Polycarpe avait recueillie s’étalait dans l’herbe, elle semblait dormir mais son oreil-le frémissait aux métalliques hoquets d’un faisan. Elle bâilla en déroulant sa langue rose quand Imogène Cordet fit irruption, en provenance de la cuisine, avec les tasses à café.
– À quoi pensez-vous, Poly ? Je vous trouve bien rêveur.
La nuque calée dans ses mains croisées, sans cesser de fixer le ciel, Polycarpe hésitait à répondre. Ce “je vous trouve bien rêveur” prononcé sur un ton polémique semblait lourd de sous-entendus. Ces derniers temps, il se sentait un peu relégué sur le banc de touche. Imogène paraissait contrariée, secrète et ses non-dits remettaient en question leur connivence.
D'habitude - avant ! - ils discutaient à bâtons rompus, confrontant leurs opinions, décortiquant les réactions des uns ou des autres mais voici qu'Imogène chipotait, pinaillait, soulignait la moindre de ses contradictions et le condamnait à peser chaque mot. Il se retranchait derrière des propos aseptisés d'une banalité à pleurer.  
– Je pense aux ethnologues, concéda-t-il.
Il évoquait l'événement qui mettait tout le village en émoi depuis plus d'une semaine. Supposant qu'elle serait de son avis, il ajouta d’un ton ferme :
– Ces deux-là s'immiscent dans la vie privée des gens. Vraiment, je les trouve envahissants. Pas vous ?
– Moi aussi. Très.
Elle parut se détendre et ferma les paupières sous le soleil. Satisfait d'être approuvé, il devint téméraire :
– Et si nous lancions une pétition…
Agir ensemble lui semblait une bonne alternative au marasme de leur relation actuelle. Il buvait son café en guettant les réactions de sa compagne qui semblait endormie. Soudain, elle consulta sa montre et annonça d'un air affairé :
– J'attends une livraison de nougat, nous reparlerons de cela plus tard.
La marchande de miel déroula les jambes de son pantalon bariolé, s'extirpa de la chaise-longue puis saisit le plateau où se trouvaient les tasses à café. Polycarpe entra sur ses talons dans sa vaste cuisine où elle déposa le plateau sur le lave-vaisselle, en habituée des lieux.
En se retournant vers lui, elle rassembla machinalement ses cheveux vers l’arrière pour former une petite houppette et, l'œil inquisiteur, revint sur la question des ethnologues :
– La pétition, d'accord. Pourtant, s’ils partent, vous serez privé de la jeune et jolie stagiaire…
Suffoqué, il laissa passer une seconde avant de réagir.
– Qu’est-ce que vous racontez ?
– J’ai remarqué votre façon de la reluquer.
Polycarpe se sentit sur le gril. Il masqua sa susceptibilité sous un ton goguenard, la bouche en biais :
– Ce n’est qu’un réflexe de mon cerveau reptilien, mon cortex l’ignore.
– C’est ce qu’on dit...
Ce soudain reproche de lubricité était totalement in-fondé. Décidément, Imogène ne tournait pas rond.
Il leva les bras et les laissa retomber en signe d'impuissance.
– Je ne veux pas croire que vous soyez jalouse de cette étudiante !
– Je ne suis pas jalouse, rétorqua Imogène, sur un ton crispé. Ni de cette pétasse, ni d'une autre.
– Je vous en prie ! se fâcha-t-il. Est-ce que vous me voyez draguer cette petite amérindienne ? J’aurais l’air de quoi ?
Elle le rembarra du tac au tac :
– De quelqu'un qui s'ennuie avec moi et refuse de l'avouer.
– Allons donc ! Vous me faites un méchant procès ou bien vous cherchez les compliments…
Évidemment, il savait apprécier un joli décolleté mais de là à conclure qu'il draguait les ethnologues stagiaires, il y avait une marge. Il se comportait aux antipodes du mâle viril dominant. Il ne souffrait d'aucun excès de testostérone, ne papillonnait pas autour des dames en exhibant sa musculature, il n'accaparait pas l'attention, il ne cherchait pas à dévaloriser ses congénères mâles.
Avec sa silhouette de danseuse étoile en souliers plats, Imogène l'avait séduit dès leur première rencontre. Il ne lui reprochait rien.
Il la saisit aux épaules :
– Imogène, vous êtes mille fois plus séduisante que cette mijaurée et j’ai une chance inouïe de vous avoir rencontrée. Mais reconnaissez que ces temps-ci vous êtes distante et nerveuse… Est-ce que vous ne vous lassez pas de notre relation ?
– Ne dites pas n’importe quoi, fit-elle, se dégageant avec agacement.
Elle franchit la porte, traversa la place et descendit la rue du Château d’une démarche rapide et saccadée sans avoir fait le petit signe d'au revoir habituel.
Il se tenait encore abasourdi dans l’encadrement de la porte lorsqu'une Harley aux chromes étincelants surgit au milieu de la place, s'arrêta à deux pas du logis et le motard retira son casque…
C'est avec étonnement qu'il vit apparaître le visage charmant d'une jeune femme. Elle frictionna énergiquement ses courts cheveux en l'épiant mine de rien. C'était embarrassant. Il croisa les bras lentement, dans l'expectative. Le connaissait-elle ? Hésitait-elle à demander un renseignement ? Quelques minutes passèrent et elle relança son moteur, remit son casque. Décrivant un lent demi-cercle, elle passa près de lui en lui jetant un dernier regard derrière sa visière en plexiglas et accéléra pour sortir du village.
Le ronronnement grave de l'échappement perdura dans les collines.
– Qu'est-ce que c'est que ce cirque ? renâcla-t-il.
Il constata alors du coin de l'œil que depuis le seuil de sa boutique Imogène avait assisté à la scène, certes muette mais suffisamment compromettante. Tout ceci n'allait certainement pas arranger l'humeur jalouse de la marchande de miel. Cette brouille prenait un tour obsessionnel.
Énervé par les allusions d'Imogène et les manigances de cette fille, Polycarpe claqua sa porte sans ménagement.
Il nota à tout hasard sur un post-it le numéro de la plaque d’immatriculation qu’il avait mémorisé.
Il glissa dans son ordinateur un CD de musique tibétaine en grommelant quelques aphorismes désabusés sur les hommes en général et les femmes en particulier.
Renfrogné, il se réfugia dans les confortables coussins de son fauteuil-paon. Chef-d’œuvre d’un lointain ancêtre ébéniste, transmis de génération en génération, ce fauteuil avait un dossier en forme de roue et possédait un repose-pied. Il s’y installait souvent pour s’abstraire du monde extérieur comme s’il réintégrait la matrice originelle.
De là, son regard erra dans la vaste pièce qu’il avait restaurée l’année précédente, lui restituant son charme dépouillé du XVe siècle avec ses murs en pierres apparentes, ses hautes fenêtres aux volets intérieurs, le sol dallé, le plafond strié d'énormes poutres et une cheminée imposante. Elle faisait office de salle de séjour, de bureau, de salon mais aussi de cuisine dans sa partie opposée à la cheminée.
Un tableau de son amie Marie Bulu était accroché au-dessus de la cheminée. De vieux meubles un peu bancals avaient trouvé leurs emplacements entre les fenêtres. Refoulé dans une encoignure, il y avait un poste de télévision qu'il regardait surtout la nuit lors de ses insomnies.
Le clou de la décoration était un énorme lustre en fer forgé, faïence et breloques en verre coloré, accroché au centre du plafond au-dessus d’une longue table de ferme. Cette ébouriffante suspension rendait tangible la géométrie euclidienne.
Enfoncé dans les gros coussins, il sombra dans une petite sieste. Minette bondit en silence sur le bureau, huma le bloc de post-it et le poussa doucement jusqu’à ce qu’il tombe. Elle le fit ensuite glisser sur les dalles, de sa petite patte en crosse de hockey, jusqu’au bahut surbaissé où il atterrit parmi d'autres merveilles que l'aspirateur ne pouvaient atteindre ni engloutir.
Dix minutes plus tard, il s'éveilla, morne et déprimé. Il grimpa au premier et enfila une tenue sportive : un footing lui ferait prendre du champ avec le casse-tête du moment. Il sortit sa voiture de la grange et se rendit au lac par une route bucolique qui serpentait sous des arceaux de feuillages blondissant.
Un sentier de falun bordait le lac. Il parcourut deux fois la boucle, soit environ huit kilomètres, se déhanchant comme un marcheur de compétition. Il observait des colverts et les poules d'eau glissant en trajectoires saccadées sur la surface ondoyante du lac. Il admira la symétrie des reflets soyeux.
Tout en conduisant au retour, il ruminait. Il n'avait aucune infidélité à se reprocher et les soupçons d’Imogène le vexaient. Où puisait-elle son animosité ? Elle se murait dans un silence buté qu’il ne savait comment briser sans aggraver la situation. Il devait prendre ses distances et son mal en patience.
Arrivé sur la place du village, devant chez lui, il stoppa sous le grand chêne et tira le frein à main d'un coup sec, clôturant symboliquement son monologue.
Tant que la voûte du hall central n’était pas consolidée, on entrait par une porte vitrée directement dans la grande pièce. Il donna un tour de clé et actionna le bec de cane alors que son téléphone fixe sonnait impérieusement. Il se précipita sur l’appareil et ne vit pas une petite enveloppe coincée entre les battants de la porte tomber à ses pieds. Aussitôt la chatte, retournant sa patte en club de golf, propulsa le message à petits coups et l’expédia sous le bahut.
Il décrocha, intrigué, car ses amis l'appelaient habituellement sur son portable.
Un inconnu haleta, en proie à une certaine agitation :
– Je veux parler à monsieur Houle.
- Que lui voulez-vous ?
- On la menace... Ils sont méchants avec elle…
– Qui ça, elle ? Qui êtes-vous ?
– Vous devez faire quelque chose…
– Moi ?
– Elle vous connaît… Elle dit que…
Une voix autoritaire l'interrompit :
– Repose ce téléphone, s'il te plaît, Raoul !
Polycarpe entendit qu'on emboîtait le combiné sur son socle avec maladresse. C'était un téléphone fixe. L'inconnu semblait souffrir d'un léger dérangement mental. Son nom devrait être dans l'annuaire mais quel était son nom de famille et dans quelle commune résidait-il ?
Il passa des coups de fil chez ses amis et connaissances. Personne ne lui signala de femme en détresse, personne ne semblait connaître un dénommé Raoul.

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