Extrait :
Chapitre 1
Le jardin
derrière le logis, en plein cur du village, avait
quelque chose de monacal entre ses murs de pierres. Dans
une chaise-longue à l'ombre du cerisier, Polycarpe Houle
profitait du dernier jour de l'été.
La lumière paraissait dorée. La pureté de lair
était exceptionnelle. Des petits nuages blancs
flottaient doucement dans le ciel bleu où les
hirondelles filaient comme des flèches.
La chatte de gouttière que Polycarpe avait recueillie
sétalait dans lherbe, elle semblait dormir
mais son oreil-le frémissait aux métalliques hoquets
dun faisan. Elle bâilla en déroulant sa langue
rose quand Imogène Cordet fit irruption, en provenance
de la cuisine, avec les tasses à café.
À quoi pensez-vous, Poly ? Je vous
trouve bien rêveur.
La nuque calée dans ses mains croisées, sans cesser de
fixer le ciel, Polycarpe hésitait à répondre. Ce
je vous trouve bien rêveur prononcé sur un
ton polémique semblait lourd de sous-entendus. Ces
derniers temps, il se sentait un peu relégué sur le
banc de touche. Imogène paraissait contrariée, secrète
et ses non-dits remettaient en question leur connivence.
D'habitude - avant ! - ils discutaient à bâtons rompus,
confrontant leurs opinions, décortiquant les réactions
des uns ou des autres mais voici qu'Imogène chipotait,
pinaillait, soulignait la moindre de ses contradictions
et le condamnait à peser chaque mot. Il se retranchait
derrière des propos aseptisés d'une banalité à
pleurer.
Je pense aux ethnologues, concéda-t-il.
Il évoquait l'événement qui mettait tout le village en
émoi depuis plus d'une semaine. Supposant qu'elle serait
de son avis, il ajouta dun ton ferme :
Ces deux-là s'immiscent dans la vie privée
des gens. Vraiment, je les trouve envahissants. Pas vous ?
Moi aussi. Très.
Elle parut se détendre et ferma les paupières sous le
soleil. Satisfait d'être approuvé, il devint
téméraire :
Et si nous lancions une pétition
Agir ensemble lui semblait une bonne alternative au
marasme de leur relation actuelle. Il buvait son café en
guettant les réactions de sa compagne qui semblait
endormie. Soudain, elle consulta sa montre et annonça d'un
air affairé :
J'attends une livraison de nougat, nous
reparlerons de cela plus tard.
La marchande de miel déroula les jambes de son pantalon
bariolé, s'extirpa de la chaise-longue puis saisit le
plateau où se trouvaient les tasses à café. Polycarpe
entra sur ses talons dans sa vaste cuisine où elle
déposa le plateau sur le lave-vaisselle, en habituée
des lieux.
En se retournant vers lui, elle rassembla machinalement
ses cheveux vers larrière pour former une petite
houppette et, l'il inquisiteur, revint sur la
question des ethnologues :
La pétition, d'accord. Pourtant,
sils partent, vous serez privé de la jeune et
jolie stagiaire
Suffoqué, il laissa passer une seconde avant de réagir.
Quest-ce que vous racontez ?
Jai remarqué votre façon de la
reluquer.
Polycarpe se sentit sur le gril. Il masqua sa
susceptibilité sous un ton goguenard, la bouche en biais
:
Ce nest quun réflexe de mon
cerveau reptilien, mon cortex lignore.
Cest ce quon dit...
Ce soudain reproche de lubricité était totalement in-fondé.
Décidément, Imogène ne tournait pas rond.
Il leva les bras et les laissa retomber en signe d'impuissance.
Je ne veux pas croire que vous soyez jalouse
de cette étudiante !
Je ne suis pas jalouse, rétorqua Imogène,
sur un ton crispé. Ni de cette pétasse, ni d'une autre.
Je vous en prie ! se fâcha-t-il. Est-ce que
vous me voyez draguer cette petite amérindienne ?
Jaurais lair de quoi ?
Elle le rembarra du tac au tac :
De quelqu'un qui s'ennuie avec moi et refuse
de l'avouer.
Allons donc ! Vous me faites un méchant
procès ou bien vous cherchez les compliments
Évidemment, il savait apprécier un joli décolleté
mais de là à conclure qu'il draguait les ethnologues
stagiaires, il y avait une marge. Il se comportait aux
antipodes du mâle viril dominant. Il ne souffrait d'aucun
excès de testostérone, ne papillonnait pas autour des
dames en exhibant sa musculature, il n'accaparait pas l'attention,
il ne cherchait pas à dévaloriser ses congénères
mâles.
Avec sa silhouette de danseuse étoile en souliers plats,
Imogène l'avait séduit dès leur première rencontre.
Il ne lui reprochait rien.
Il la saisit aux épaules :
Imogène, vous êtes mille fois plus
séduisante que cette mijaurée et jai une chance
inouïe de vous avoir rencontrée. Mais reconnaissez que
ces temps-ci vous êtes distante et nerveuse
Est-ce
que vous ne vous lassez pas de notre relation ?
Ne dites pas nimporte quoi, fit-elle,
se dégageant avec agacement.
Elle franchit la porte, traversa la place et descendit la
rue du Château dune démarche rapide et saccadée
sans avoir fait le petit signe d'au revoir habituel.
Il se tenait encore abasourdi dans lencadrement de
la porte lorsqu'une Harley aux chromes étincelants
surgit au milieu de la place, s'arrêta à deux pas du
logis et le motard retira son casque
C'est avec étonnement qu'il vit apparaître le visage
charmant d'une jeune femme. Elle frictionna
énergiquement ses courts cheveux en l'épiant mine de
rien. C'était embarrassant. Il croisa les bras lentement,
dans l'expectative. Le connaissait-elle ? Hésitait-elle
à demander un renseignement ? Quelques minutes
passèrent et elle relança son moteur, remit son casque.
Décrivant un lent demi-cercle, elle passa près de lui
en lui jetant un dernier regard derrière sa visière en
plexiglas et accéléra pour sortir du village.
Le ronronnement grave de l'échappement perdura dans les
collines.
Qu'est-ce que c'est que ce cirque ? renâcla-t-il.
Il constata alors du coin de l'il que depuis le
seuil de sa boutique Imogène avait assisté à la scène,
certes muette mais suffisamment compromettante. Tout ceci
n'allait certainement pas arranger l'humeur jalouse de la
marchande de miel. Cette brouille prenait un tour
obsessionnel.
Énervé par les allusions d'Imogène et les manigances
de cette fille, Polycarpe claqua sa porte sans
ménagement.
Il nota à tout hasard sur un post-it le numéro de la
plaque dimmatriculation quil avait mémorisé.
Il glissa dans son ordinateur un CD de musique tibétaine
en grommelant quelques aphorismes désabusés sur les
hommes en général et les femmes en particulier.
Renfrogné, il se réfugia dans les confortables coussins
de son fauteuil-paon. Chef-duvre dun
lointain ancêtre ébéniste, transmis de génération en
génération, ce fauteuil avait un dossier en forme de
roue et possédait un repose-pied. Il sy installait
souvent pour sabstraire du monde extérieur comme
sil réintégrait la matrice originelle.
De là, son regard erra dans la vaste pièce quil
avait restaurée lannée précédente, lui
restituant son charme dépouillé du XVe siècle avec ses
murs en pierres apparentes, ses hautes fenêtres aux
volets intérieurs, le sol dallé, le plafond strié d'énormes
poutres et une cheminée imposante. Elle faisait office
de salle de séjour, de bureau, de salon mais aussi de
cuisine dans sa partie opposée à la cheminée.
Un tableau de son amie Marie Bulu était accroché au-dessus
de la cheminée. De vieux meubles un peu bancals avaient
trouvé leurs emplacements entre les fenêtres. Refoulé
dans une encoignure, il y avait un poste de télévision
qu'il regardait surtout la nuit lors de ses insomnies.
Le clou de la décoration était un énorme lustre en fer
forgé, faïence et breloques en verre coloré, accroché
au centre du plafond au-dessus dune longue table de
ferme. Cette ébouriffante suspension rendait tangible la
géométrie euclidienne.
Enfoncé dans les gros coussins, il sombra dans une
petite sieste. Minette bondit en silence sur le bureau,
huma le bloc de post-it et le poussa doucement
jusquà ce quil tombe. Elle le fit ensuite
glisser sur les dalles, de sa petite patte en crosse de
hockey, jusquau bahut surbaissé où il atterrit
parmi d'autres merveilles que l'aspirateur ne pouvaient
atteindre ni engloutir.
Dix minutes plus tard, il s'éveilla, morne et déprimé.
Il grimpa au premier et enfila une tenue sportive : un
footing lui ferait prendre du champ avec le casse-tête
du moment. Il sortit sa voiture de la grange et se rendit
au lac par une route bucolique qui serpentait sous des
arceaux de feuillages blondissant.
Un sentier de falun bordait le lac. Il parcourut deux
fois la boucle, soit environ huit kilomètres, se
déhanchant comme un marcheur de compétition. Il
observait des colverts et les poules d'eau glissant en
trajectoires saccadées sur la surface ondoyante du lac.
Il admira la symétrie des reflets soyeux.
Tout en conduisant au retour, il ruminait. Il n'avait
aucune infidélité à se reprocher et les soupçons
dImogène le vexaient. Où puisait-elle son
animosité ? Elle se murait dans un silence buté
quil ne savait comment briser sans aggraver la
situation. Il devait prendre ses distances et son mal en
patience.
Arrivé sur la place du village, devant chez lui, il
stoppa sous le grand chêne et tira le frein à main d'un
coup sec, clôturant symboliquement son monologue.
Tant que la voûte du hall central nétait pas
consolidée, on entrait par une porte vitrée directement
dans la grande pièce. Il donna un tour de clé et
actionna le bec de cane alors que son téléphone fixe
sonnait impérieusement. Il se précipita sur
lappareil et ne vit pas une petite enveloppe
coincée entre les battants de la porte tomber à ses
pieds. Aussitôt la chatte, retournant sa patte en club
de golf, propulsa le message à petits coups et
lexpédia sous le bahut.
Il décrocha, intrigué, car ses amis l'appelaient
habituellement sur son portable.
Un inconnu haleta, en proie à une certaine agitation :
Je veux parler à monsieur Houle.
- Que lui voulez-vous ?
- On la menace... Ils sont méchants avec elle
Qui ça, elle ? Qui êtes-vous ?
Vous devez faire quelque chose
Moi ?
Elle vous connaît
Elle dit que
Une voix autoritaire l'interrompit :
Repose ce téléphone, s'il te plaît, Raoul !
Polycarpe entendit qu'on emboîtait le combiné sur son
socle avec maladresse. C'était un téléphone fixe. L'inconnu
semblait souffrir d'un léger dérangement mental. Son
nom devrait être dans l'annuaire mais quel était son
nom de famille et dans quelle commune résidait-il ?
Il passa des coups de fil chez ses amis et connaissances.
Personne ne lui signala de femme en détresse, personne
ne semblait connaître un dénommé Raoul.
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