Lécriture
a été le fil conducteur de ma vie. Pendant des
années, jai écrit dans la clandestinité
en menant dautres activités, très
variées, associatives ou salariées, et une vie
de famille classique. Puis, un fameux hasard
ma conduite à écrire un « Poulpe » ce
que je raconte sur mon blog ; sa publication a
provoqué une réflexion sur lécriture,
lart littéraire, mamenant à
produire une série policière décalée, la
série des « Polycarpe » dont les premiers
volumes ont été publiés chez Odin. Mais
jai rompu le contrat dédition je
viens de créer ma propre structure éditoriale,
les éditions Tutti Quanti.
Tant que je navais pas franchi les portes
de luniversité, je plongeais
délicieusement dans les romans français, russes
et américains du 19è et du début du 20è
siècle, sans me préoccuper de la création, du
pourquoi ni du comment des uvres
littéraires. Jaimais quelles lancent
un pont entre leurs auteurs et ma petite personne,
quelles me transmettent leur expérience,
leur conception du monde et des gens,
jaimais quelles me téléportent dans
leurs mondes parallèles.
La question de lart littéraire sest
posée naturellement pendant mes études de
Lettres, mais la réponse apportée par mes
professeurs (Mme Balibar et M. Arrivé, réputés
pour leurs publications). a fait voler en éclats
ma crédulité et brisé les élans affectueux
que je portais à mes écrivains favoris. Jai
cependant ingurgité ces cours avec gourmandise
tant ils stimulaient la réflexion, excitaient
les neurones, donnant lillusion aux
étudiants dêtre devenus plus intelligents
que des auteurs prestigieux méchamment
réactionnaires : nous étions pétris de
théories linguistiques, psychanalytiques,
marxistes, heuristiques, qui vouaient aux
gémonies le roman bourgeois ! Cétait les
années 70, le temps de « La Nouvelle Critique
», du « degré zéro de lécriture » de
Barthes, de « Quest-ce que la littérature
? » de Sartre, de Kristeva, Althusser
Butor et Robbe-Grillet étaient devenus des
auteurs modèles. En célébrant la beauté du
monde, les Gide, Colette, Giono, nétaient
que des illusionnistes nous induisant en erreur
car le bonheur était petit-bourgeois et coupable.
On étudiait Stendhal, Balzac, Flaubert comme des
paléontologues examinent des fossiles, témoins
de ces temps anciens où lartiste
nétait quun passeur didéologie
dominante. Trahissant alors mes premières amours
littéraires, je memballais pour Claude
Simon, trouvais particulièrement esthétiques «
les lieudits » de Ricardou, je dopais mon
intellect avec « les fruits dor » de
Nathalie Sarraute, et Marguerite Duras - dont
jadorais particulièrement « Les petits
chevaux de Tarquina » -Deux
grandes romancières qui tissaient le lien entre
lancien et le nouveau monde des lettres.
Un doute sest insinué en moi sur le bien-fondé
de ces nouvelles théories quand Jérôme Lindon,
le directeur des éditions de minuit, a proposé
de publier mon premier roman (quil
mavait fait lhonneur de comparer à
« Lherbe » de Claude Simon) puis,
quelques mois et quelques corrections plus tard,
a changé davis sous linfluence
ma-t-il dit de Robbe-Grillet
qui trouvait mon texte pas assez « nouveau roman
».
Quels étaient donc les critères artistiques qui
fondaient une uvre littéraire publiable ?
Cette question est demeurée longtemps confuse et
en suspend. Et dautant plus quelle
était brouillée par des phénomènes
médiatiques portant étrangement certains
auteurs aux nues, des publicités vantant les «
futurs best-sellers » ou des réactions déditeurs
à lenvoi de mes manuscrits (utilisant le
terme de scénario pour désigner lhistoire
dun roman).
Jai retrouvé mes griffonnages en marge
dagendas ou de calepins qui tentaient des
définitions de lart littéraire, sans
jamais resoudre cette question ardue.
Dailleurs, pour ne pas simplifier les
choses, lart évolue selon les époques :
il est indissociable du réel, doit-il sen
affranchir ou le transformer.
Ici où là, jai noté:« luvre doit être comprise,
daccès facile
lart
décrire, cest lart de
sadresser à quelquun
tout
lart consiste à confectionner un texte
original en utilisant le contexte social de tout
le monde
lart décrire,
cest combiner le langage de manière
inédite
un écrivain, cest un
lecteur frustré qui écrit le livre quil
aurait voulu lire
la littérature crée un
monde virtuel qui devient ensuite la
réminiscence dun vécu chez le
lecteur
Parler de soi natteint jamais
à luniversel excepté chez Proust car son
« je » est social avant dêtre
narcissique
On aura beau lister tout ce qui constitue une
uvre littéraire, un seul critère en fait
une uvre dart qui peut rendre tous
les autres caduques ou au contraire efficients,
jen ai maintenant le certitude : cest
lhumain comme matière, comme matériau,
comme pâte à modeler, cest lêtre
humain entouré, comme matelassé, de cette aura
invisible qui lui donne vie. Il faut que la vie
frémisse, que lhumain se transforme au
cours dune uvre, et jaillisse hors de
luvre pour entrer dans lexistence
du lecteur.
Cest tellement rare que lindustrie du
livre ne peut sen contenter. Il nempêche
que cest lhumain - sa petitesse, ses
ridicules, ses tragédies, son insondable bêtise,
sa tyrannie et, parcimonieusement, sa bonté et
son intelligence - qui exsude des uvres de
Molière, de Tchékhov, de Shakespeare, de
Boccace, de Goldoni, - pour citer les très
grands - et de bien dautres encore
»
Cest la pâte humaine qui fonde lart
et le reste nest que littérature.
Article
paru dans le média collaboratif « http://www.vues.fr »
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